Mission traduction #2 – Le Doublage : Ces traductions qui changent les films ?

Véritable ami invisible pour tous les amateurs de cinéma non polyglottes, il est une arme puissante au service du savoir. Mais il est aussi décrié par de nombreux détracteurs l’accusant de malmener les œuvres en les dénaturant impitoyablement. Mais que faire ? Devons-nous alors bouder un mécanisme qui vise à dénaturer ou au contraire embrasser cette pratique qui nous permet l’accessibilité à tout un pan culturel qui nous était encore inconnu ? Tentons déjà d’y voir un peu plus clair.

Historique du doublage :

L’histoire du cinéma nous apprend que le doublage des films s’est très vite imposé par ambition commerciale, mais que cette envie traduisait également une volonté d’exporter un art qui se voulait encore naissant afin de l’apporter à un plus grand public.

Au temps des films muets, la distribution d’un film à l’étranger nécessitait seulement la traduction des textes explicatifs dans la langue d’exportation. Ainsi, seules les pancartes explicatives se voyaient modifiées, ne touchant ainsi que très peu au support original. Il n’était ici question que de faire des inserts textuels afin de rendre parfaitement compréhensible le scénario.

inserts textuels

Inserts textuels extraits de The Paradine Case (Alfred Hitchcock, 1947)

Lorsque le cinéma parlant a fait son apparition, on a tout d’abord envisagé de « doubler » les films en les tournant plusieurs fois, en remplaçant, à chaque scène, les acteurs par leurs homologues d’autres pays. Ainsi, certains films, comme The Doctor’s Secret de William C. De Mille, ont été tournés en huit versions linguistiques différentes, avec autant de castings différents. Ce résultat, bien que fidèle à la vision du réalisateur, posait des problèmes d’ordres financier et technique.

En effet, imaginez le budget des productions actuelles si elles devaient être multipliées par huit pour assurer leur distribution à travers le monde. Cette idée a rapidement été abandonnée et les acteurs ont été invités à l’époque, à devenir polyglottes pour enregistrer leurs dialogues en plusieurs langues. Sans succès là encore, en raison notamment d’accents trop marqués pour être intelligibles.

Ce sera Alfred Hitchcock qui viendra poser les bases prometteuses du doublage que nous utilisons aujourd’hui. Par exemple, lors du tournage de Chantage en 1929, il décide, pour rendre son actrice principale compréhensible (car dotée d’un fort accent slave), de lui faire mimer ses dialogues alors récités par une autre comédienne, dont la voix est enregistrée depuis une cabine son.

Chantage 1929

C’est ensuite le cinéma italien qui adopte le doublage tel que nous le connaissons aujourd’hui en raison du caractère souvent international de ses castings. En effet, beaucoup de westerns spaghettis émergeaient de productions internationales, regroupant ainsi des acteurs aux origines variées. Il était donc indispensable pour la bonne compréhension du long métrage de faire un doublage en postproduction.

Mais le doublage comme nous le pratiquons actuellement ne consiste pas uniquement en la substitution des voix, mais aussi en la modification de l’ambiance sonore générale d’un film. Modifiant non plus seulement les voix, mais adaptant généralement l’ambiance globale de certaines scènes.

En France, il est fréquent que des dialogues ne figurant pas dans la version originale soient ajoutés dans la bande-son des versions doublées. Ceci concerne le plus souvent des répliques anodines lors de scènes d’ambiance dans lesquelles des personnages secondaires sont vus en train de parler ou de faire des mouvements de bouche. On demande alors aux traducteurs (appelés dialoguistes de doublage) d’inventer des répliques correspondant au contexte, même si elles n’existent pas dans le film original.

De nos jours, le doublage est régulièrement mis en parallèle avec ce qui doit être aujourd’hui son pire ennemi, le sous-titrage. En effet, le doublage, accusé de trop dénaturer les œuvres originales, est souvent méprisé par toute une caste de personnes, fières défenseures d’une certaine intégrité linguistique et du respect de l’œuvre.

Cependant, le schisme entre les spectateurs de VF et de VO est avant tout dicté par les pratiques commerciales des distributeurs et des exploitants.

Au début du parlant et de la commercialisation des films étrangers en France, l’habitude était d’exploiter les films d’abord en version originale sous-titrée ; si le succès était au rendez-vous, les distributeurs faisaient réaliser une version doublée, généralement destinée aux salles de quartier parisiennes et aux villes de province. Dans les années 1930, il était très difficile de voir des films sous-titrés hors de Paris, en raison, qui plus est, d’une réglementation officielle limitant drastiquement le nombre de salles autorisées à projeter des versions sous-titrées. Une pratique qui n’a finalement que très peu évolué au fil des décennies, les films sous-titrés restant cantonnés à des horaires bien précis.

C’est pourquoi la VF est depuis longtemps associée au public provincial et rural, tandis que la VO est supposément destinée aux spectateurs de la capitale et de quelques grandes villes françaises. Aujourd’hui, cette situation perdure, avec une nette prédominance des films en VO à Paris intra-muros. Exploitants et distributeurs s’appuient sur les statistiques de fréquentation, mais les spectateurs ne sont pas directement consultés. Le public est confronté à une situation sur laquelle il n’a guère de pouvoir. Bien sûr, l’arrivée des nouvelles technologies, notamment du numérique, aura permis de démocratiser le sous-titre et ainsi d’offrir une autre vision du cinéma à tous ceux qui ne juraient que par le doublage.

Mais qu’en est-il vraiment alors ? Doit-on sacrifier le doublage au profit des sous-titres supposés plus fidèles ? Essayons d’abord de voir un peu plus en profondeur ce que le doublage peut nous offrir.

Doublage positif :

C’est un fait, le doublage à l’avantage d’apporter au grand public des films qu’il n’aurait pas forcément pu voir autrement… Il nous permet de profiter facilement de nombreuses œuvres et ce, à tout âge de notre vie. Car oui, enfants, n’étions-nous pas heureux de retrouver nos dessins animés et séries préférées venues de contrées lointaines ? Et même si ce doublage en question a créé de nombreux débats, force est d’avouer qu’il a permis à toute une génération (y compris ceux qui crachent sur le doublage) d’avoir accès à tout un pan culturel qu’ils n’auraient pas forcément connu sans.

De plus, les diverses productions disposent parfois d’un excellent doublage. Si je devais n’en citer qu’un seul (enfin plutôt trois du coup^^), il s’agirait sans aucun doute de la trilogie Retour vers le futur. Cette dernière se dote en effet d’un doublage d’excellente qualité qui a permis à cette version de devenir culte, surpassant pour certains la version d’origine, pourtant brillamment interprétée par Christopher Lloyd.

Certains films vont même aller jusqu’à créer la surprise, comme le récent Zootopia de chez Disney qui a su s’exporter astucieusement en traduisant de nombreux éléments de décors, mais aussi en modifiant un de ses personnages en fonction du pays de distribution du film. Ainsi, le présentateur du journal TV est un élan en France, aux États-Unis et au Canada, mais un koala en Australie, un panda en Chine et un chien viverrin au Japon.

zootopia

Les séries animées quant à elles ne sont pas en reste ! Les Simpson dispose d’un doublage unique et travaillé par exemple, qui arrive à restituer de manière satisfaisante l’humour qui s’en dégage, mais aussi à maintenir et faire passer les propos critiques qui ont fait le charme de cette série.

Bien sûr, le doublage ne permet pas toujours de retranscrire avec exactitude certaines phrases ou certains traits d’humour, souvent propres à une langue, mais c’est un problème qui se retrouve également sur d’autres supports traduits tels que la bande dessinée ou même les livres.

Il est en effet très délicat de reproduire avec exactitude toutes les références culturelles qu’un film peut laisser transparaître sans rentrer parfois dans des explications lourdes, qui casseraient le rythme. Les doubleurs décident donc quelques fois d’attacher des références plus locales, comme remplacer un proverbe, ou encore le nom d’une célébrité du pays par une autre plus locale. Même si cela dénature le propos, l’essentiel reste compris sans pour autant alourdir le film.

Car, oui, le doublage sert parfois aussi à éviter le décalage culturel, effacer des références culturelles, que nous ne pourrions pas forcément comprendre, et les transformer en références plus locales. Cet acte souvent critiqué est effectivement à double tranchant, car on dénature les propos. En fin de compte, on se retrouve avec un décalage complet entre la scène et les dialogues, ce qui a pour finalité de faire passer des messages non prévus par le film à l’origine.

Eh non, tout n’est pas parfait dans le monde du doublage, et certaines œuvres sont beaucoup plus délicates que d’autres à traduire, ce qui nous a apporté bien souvent des rendus catastrophiques.

Les points négatifs :

Ce qu’il faut savoir en premier lieu, c’est que le doublage a un coût. En effet, les moyens humains et économiques à mettre en place sont importants, et selon le budget initial du film ou bien l’importance que l’on veut lui donner sur notre territoire, il ne bénéficiera pas forcément de la même implication ni du même budget.

Et je ne vais pas vous assommer ici avec de nombreux exemples qui ne feraient qu’alourdir mon propos au lieu de l’étayer. Je vais tout de même illustrer mes dires à travers de petits exemples parlants pour la majorité.

L’un des problèmes récurrents que l’on peut retrouver est celui du changement de la voix d’un même acteur sur différents films. L’exemple le plus connu est certainement celui d’Harisson Ford dans la trilogie (quadrilogie arghhh) Indiana Jones. Effectivement, notre pauvre acteur se voit affublé d’une voix différente sur les trois premiers opus, ce qui peut nuire à la cohérence de l’œuvre. Heureusement pour nous, ceci a de plus en plus tendance à être gommé, car de nombreux acteurs reconnus possèdent leur doubleur officiel afin de pallier ce problème qui peut être assez dérangeant.

 

indiana-jones 1

Les productions américaines sont dans la généralité assez bien doublées, même s’il existe des exceptions. C’est le cas par exemple du film Ghost Dog : La Voie du samouraï. Quelle surprise pour moi dans la salle quand je vis deux acteurs parler français sans pouvoir pour autant se comprendre. En effet, l’action se déroule aux États-Unis et, dans l’œuvre originale, l’un parle français et l’autre anglais, d’où une incompréhension totale. Mais comment doubler tout ça ? Eh bien, les doubleurs n’ont pas trouvé, transposant ainsi tout en français, laissant ainsi le spectateur dans l’incompréhension la plus totale.

Je ne m’attarderai pas d’ailleurs sur les nombreuses productions asiatiques qui ont longtemps bénéficié de doublages catastrophiques avec dialogues et des intonations souvent en décalage complet aussi bien avec l’ambiance qu’avec le mouvement des lèvres des acteurs. Longtemps considéré comme un sous-genre non rentable, le cinéma asiatique a malheureusement pâti d’un doublage plus que moyen. Heureusement, depuis, certaines œuvres ont été rééditées et doublées de nouveau.

Ainsi, la vision et l’écoute d’une version doublée peuvent-elles susciter des troubles de nature diverse : inadéquation ressentie entre la voix entendue et le corps vu, modification de l’ambiance sonore, manipulations délibérées des dialogues et du montage. Ces troubles expliquent la controverse qui ne cesse de marquer le doublage depuis ses origines. De plus, un autre phénomène moins connu vient souvent rendre le doublage encore plus complexe, il s’agit de la synchronisation labiale.

Pour commencer, revenons sur ce terme un peu barbare qu’est la synchronisation labiale. Il s’agit ni plus ni moins de faire en sorte que la phrase traduite, ici en français, colle au mieux au mouvement des lèvres de l’acteur qui prononce ladite phrase. En effet, une trop grande inadéquation entre la phrase et le mouvement des lèvres provoquerait chez le spectateur un certain malaise, une incompréhension. Il se rendrait ainsi compte qu’on est en train de le flouer et ne pourrait s’immerger complètement dans l’œuvre.

Et c’est justement là que le bât blesse parfois, car certains sacrifices de traduction sont nécessaires afin de faire coller au mieux voix et mouvements de lèvres.

Les idiomes sont les systèmes linguistiques propres à une culture. Par exemple, « I miss you », que l’on traduit en français par « Tu me manques » est une formulation idiomatique.
L’humour est très souvent idiomatique. La vulgarité aussi. Le célèbre « Fuck » anglophone peut s’employer indifféremment comme sujet, verbe, complément, adjectif, etc., alors qu’il sera remplacé en français par « merde », « putain », et bien d’autres équivalents selon le contexte de son emploi.

L’exemple le plus probant que j’ai à vous donner aujourd’hui nous vient d’un film des frères Coen, The Big Lebowski.
Dans ce film, le personnage principal est appelé « The Dude » en version originale, ce qui se traduirait littéralement par « Mec » et possède toute une signification propre à l’œuvre. Dans la version francophone, ce « Dude » est transformé en « Duc », ce qui annihile le sens premier du personnage, tout ça au profit de la synchronisation labiale, ce qui n’a bien sûr pas manqué de faire hurler nombre de fans.

big lebowski

Il existe bien évidemment de nombreux exemples comme celui de l’épisode IV de Star Wars, où de nombreux noms de personnages ont été changés, mais je ne m’attarderai pas plus, en tout cas, pas cette fois-ci !

Et c’est ici que l’on touche à une certaine limite de la VF et du doublage. La préservation du sens est trop souvent sacrifiée au profit de la synchronisation labiale. Bien sûr, dans la plupart des machines commerciales hollywoodiennes calibrées pour une distribution internationale, la traduction « prête-à-doubler » peut se faire sans aucun risque de perte de sens, mais cela n’est valable que sur un certain type de films.

Conclusion :

Finalement, on se rend compte que ce n’est pas forcément le procédé du doublage en lui-même qui est à bannir, mais plutôt sa mise en œuvre qui est parfois douteuse. Eh oui, les moyens et la connaissance du support sont parfois limités, ce qui finit par dénaturer les traductions offertes par les doubleurs. N’oublions pas que le doublage est un exercice de traduction ardu, et qu’au même titre que n’importe quelle autre traduction, sa qualité sera déterminante.

Nous avons su prouver que même si le matériau d’origine est bien sûr changé, il n’en demeure pas moins inintéressant. Le doublage offre donc un regard forcément différent, en décalage, même infime, avec l’œuvre d’origine, mais qui n’empêche pas de profiter de ce résultat malgré tout.

Et puis, rien n’empêche les curieux de se tourner également vers une version sous-titrée ou originale pour en apprécier les différences.

Le doublage ne fera jamais l’unanimité, mais force est de constater qu’il possède bien évidemment une utilité. Il ne nous reste plus qu’à choisir ce que nous préférons, VF ou VO et de les comparer en toute objectivité. Mais n’oubliez pas, l’important face à un doublage ou une scène qui vous paraissent suspects, c’est de toujours rester curieux.

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4 réflexions sur “Mission traduction #2 – Le Doublage : Ces traductions qui changent les films ?

  1. dalienor dit :

    lu avec grand intérêt; pour moi le doublage devrait mériter autant d’attention qu’une traduction littéraire. comme je suis un peu (juste un peu!) premier degré, quand on cite un personnage français, une ville française, je crois que ça vient du texte original! et ça me surprend quand même!!! pour les sous-titres, ils sont souvent trop incomplets, et le plus rigolo est de lire les sous-titres en français d’un film français, les dialogues ne collent pas. bon, au final, je préfère les films en VO, bien qu’étant provinciale, mais oui, je n’en ai pas honte 🙂 ; je trouve que ça restitue l’ambiance originale, ça offre la musique de la langue et c’est très très agréable.

    Aimé par 1 personne

    • Enkidou dit :

      Merci pour ton commentaire !! Il est clair que le doublage mérite clairement qu’on s’y attarde et qu’on lui apporte un traduction de qualité, cela bouleverserait un peu le paysage cinématographique et diversifierait l’offre. Concernant La V.O, je suis entièrement d’accord avec toi, j’adore tout ce que cela retranscrit !

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