Localisation impossible : le cas du Hokuto

« Tu ne le sais pas encore, mais tu as été déraciné. » Tels auraient pu être les mots de Kenshiro, le héros de Ken le survivant (Hokuto no Ken en VO) à la sortie de Black Belt sur Master System en 1986.

Le monde entier sait qu’il n’est pas toujours simple d’exporter un jeu vidéo et de le traduire. En effet, de nombreuses barrières, aussi bien au niveau de la simple traduction qu’au niveau culturel existent. Il faut en effet que les différents codes émis par le jeu ainsi que les diverses références soient comprises et acceptées. La traduction est donc un processus complet et complexe qui demande beaucoup plus de travail qu’une simple transposition du texte.

Et cet exercice est rendu encore plus difficile lorsque la série qui a inspiré le jeu est sujette à polémique. Tel est le cas du jeu Hokuto No Ken, adapté de la série éponyme, sorti sur Master system en 1986.

Hokuto_no_Ken_Japan-Master-System

Jaquette originale du jeu

Afin de comprendre un peu mieux de quoi il s’agit, je vous propose de faire un voyage dans le temps, non pas à la planète Marseille, mais au pays des sushis et des geishas, je veux bien sûr parler du Japon.

Hokuto no Ken, de son vrai nom, est une série japonaise initialement écrite par Buronson et qui nous narre l’histoire de Kenshiro, élève de l’école d’arts martiaux du Hokuto. Disposant d’une ambiance post-apocalyptique, Ken le Survivant est un animé sombre qui raconte l’histoire d’un homme à qui la vie a tout enlevé et qui, au travers de ses pérégrinations pour retrouver celle qu’il aime, sauvera de nombreuses vies (en détruira bien d’autres aussi, mais c’est des méchants donc ça va) et deviendra le sauveur attendu par l’humanité. Diffusée le soir au Japon aux alentours de 19h, la série était regardée majoritairement par un public d’adolescents et de jeunes adultes. Fort de son succès, de nombreuses adaptations verront le jour et l’animé ainsi que les jeux seront exportés vers de nombreux pays, dont la France.

Beaucoup de gens connaissent aujourd’hui cette série qui, victime de sa polémique, a fait couler encore plus d’encre que Kenshiro n’a fait couler de sang. Décrié comme trop violent et non adapté, il fut l’un des animés critiqués par Familles de France et les politiciens, prétextant que nos jolies têtes blondes seraient choquées, voire perturbées par de telles « japoniaiseries ».  Au final, l’animé fut rabaissé, au détriment pourtant de ses diverses qualités.

Acheté parmi un lot gigantesque de séries par AB Productions, ces derniers étaient du coup peu regardant sur la qualité ou les propos émis par les séries. Ainsi, le Club Dorothée, émission qui diffusait ces dessins animés qui ont bercé les années de nombreuses personnes, émettait également du contenu pas toujours adapté à la tranche d’âge.

Ainsi donné à un public non adapté et peu habitué à voir des têtes exploser lors de leurs petits déjeuners, les familles se soulevèrent et ce fut le début du drame.

Et c’est ici que l’on rencontre les premières difficultés et que l’on se rend compte qu’importer une série ou un jeu n’est pas si simple que ça. La traduction de l’animé sera ainsi détournée afin d’alléger le contenu et le rendre plus ridicule que jamais, espérant, de cette manière, faire oublier le côté gore en le saupoudrant de ridicule. AB a sciemment préféré diffuser un contenu dénaturé plutôt que de le supprimer. Beaucoup se souviendront en effet de « l’école du Hokuto » rebaptisée pour l’occasion »la technique du Hokuto de cuisine », ou même encore de l’école du « Nanto » de fourure. Bien sûr, les épisodes seront allègrement tronqués et la série va connaître de nombreuses censures.

Le jeu quant à lui, sorti deux ans plus tôt que la série subira lui aussi un sort relativement similaire mais pour des raisons bien différentes.

Le jeu, fort de son succès au japon, va être exporté vers l’occident. Or, en cette année 1986, soit deux ans avant l’arrivée de la sortie en France, notre ami survivant de l’enfer n’est pas encore reconnu. Les éditeurs craignent donc que les références ne soient pas comprises en occident et que de ce fait le jeu ne se vende pas. La licence officielle sera ainsi mise de côté et le jeu sera renommé Black Belt. De ce fait le titre devra subir une refonte graphique tout en profondeur afin d’enlever tout ce qui fait référence à l’anime. Et pour le jeu, eh bien, l’histoire de sa création, a dû se dérouler un peu comme ça :

« Chef, on a du boulot ! On doit localiser un jeu. Ça s’appelle Hokuto no Ken.

« Mais dis donc Régis, ton jeu là, T’as pas les droits pour le sortir comme ça.

« Ben non, ils disent que ça va pas se vendre sinon. »

« C’est pas bon pour le business ça, Coco. Va falloir trouver une solution. »

« Vous inquiétez pas chef, on va faire ça à la française !  On camoufle le truc en changeant les graphismes et les personnages, et on oublie d’en parler ! »

« Génial ! Je me demande où vous allez chercher tout ça. »

« C’est rien chef, j’ai des amis qui bossent à la télé chez AB, ça aide beaucoup ! »

Une fois le parti pris de modifier les graphismes et les personnages, nos chers programmeurs font leur tambouille afin de rendre tout ceci « viable » sur le territoire français.

Une fois ceci terminé, on se retrouve avec ça :

Rebaptisé pour l’occasion Black Belt, le jeu en lui-même, bien que similaire dans son gameplay, a subi une refonte graphique complète. Fini les punks, les immeubles délabrés et tout ce qui faisait penser à l’univers de l’animé. Les graphismes sont entièrement retravaillés et offrent un rendu plutôt passe-partout mais qui n’est pas susceptible de choquer le public, ce qui apporte au final un rendu assez fade.

Bien sûr, les personnages ainsi que le scenario ont subi le même sort. Le héros ne sera plus Kenshiro, mais un simple karatéka à la noire ceinture dont le nom m’échappe aujourd’hui. Le scenario lui, qui suivait celui de la série, et qui nous décrit les pérégrinations de Kenshiro, a ici été réduit à un simple sauvetage de princesse aux allures de Geisha.

Voici par exemple la « traduction graphique » de Shin, ennemi emblématique de Ken, qui a été remplacé pour l’occasion par un chinois aux allures de mafieux.

Au final, et malgré tous les efforts, on se retrouve avec une version inférieure du jeu original. Plus facile grâce à l’ajout de certains bonus et dénué d’originalité graphique, le titre passera relativement inaperçu.

En tout cas, la mission était accomplie et le jeu localisé. Voilà à peu près comment cela a dû finir chez nos amis responsables de la traduction :

« C’est bon chef, c’est fini. On a fait du bon boulot, vous allez voir. »

« Mais ton jeu Régis, il est quand même moins beau… »

« Ben oui, mais là, le gars il est habillé en kimono, avec une ceinture noire c’est classe non ? On avait pensé mettre un flic qui tabasse des punks à la place aussi sinon. »

« Non, faut quand même donner un peu de rêve à ces pauvres enfants, on garde la ceinture noire. »

On peut donc constater que, malgré l’absence relative de texte, d’autres points peuvent venir compliquer une localisation. En effet, il aura ici fallu s’adapter aux humeurs locales du moment et coller avec un contexte, ce qui, comme vous pouvez le constater ici, n’est pas toujours évident.

La localisation a donc été complète et travaillée, apportant une version du jeu réellement différente de l’œuvre originale. En effet, seul le gameplay et certaines musiques sont encore d’origine. On peut donc ici se poser la question de l’intérêt d’une telle traduction car, même si elle apporte tout de même une nouvelle expérience de jeu, force est de constater qu’elle diffère énormément de l’originale. Peut-on donc considérer que la localisation a été faite  au détriment de l’essence du jeu ? Le débat reste ouvert dans les commentaires.

 

Publicités

2 réflexions sur “Localisation impossible : le cas du Hokuto

  1. Lupo Major dit :

    C’est marrant, le personnage de l’écran titre de la version localisée présente quand même une certaine ressemblance avec Ken, clin d’oeil ou récupération… C’est bien dommage qu’à l’époque il n’y ait eu aucun jeu Ken correct sorti, j’aurais adoré ça, la plupart étant, soit adapté comme c’est la cas là, pour les versions Sega ou jamais sortis en europe pour Nintendo.
    J’me suis rattrapé entre-temps sur les deux Musous sortis dernièrement, que j’ai adoré (ouais malgré les critiques négatives de la presse :p )

    Aimé par 1 personne

    • Enkidou dit :

      Merci pour ton commentaire. Oui le perso de l’écran titre est clairement une récupération. Je pense que c’est surtout dû à une flemme de trop changer le skin du perso. C’est vrai qu’il est dommage que Kenshiro n’ait pas réellement eu son heure de gloire à cette époque, cela aurait aidé à replacer la série là où elle mérite d’être. Pour ma part, je me suis chopé Ken’s rage 2 sur 360, et pour l’instant j’aime bien.

      J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s